Peut-on vraiment vivre de la céramique ? n°203
Vous rêvez de vous reconvertir dans la poterie, mais une question vous freine : peut-on vraiment vivre de la céramique ? Le doute est légitime. Entre savoir faire de belles pièces, donner des cours de poterie de qualité et en tirer un revenu, il existe un vrai fossé, et certains céramistes gardent un second emploi pour joindre les deux bouts.
Cet article reprend le premier épisode du podcast « Vraiment vivre de la céramique », avec Anne Rouillé et Christopher Massuchetti, cofondateurs de Clay Makers Academy. Vous y verrez ce que font celles qui en vivent, les trois erreurs qui bloquent les revenus et une checklist à remplir chez vous.
La réponse courte : oui, c’est possible. Des céramistes vivent de leur activité, certaines mieux que dans leur ancien métier. Mais ce n’est ni automatique ni rapide : elles travaillent beaucoup, raisonnent en cheffes d’entreprise et savent précisément ce qu’elles veulent gagner.
À l’inverse, trois erreurs reviennent sans cesse chez les personnes qu’Anne et Christopher rencontrent : ne pas fixer d’objectif de revenu ni de vision à trois ans, ne pas avoir de plan et se disperser, ne pas calculer ses marges avant de fixer ses prix.
La bonne nouvelle, c’est que ces trois points se travaillent, et la checklist en fin d’article vous aide à les poser noir sur blanc.
Note : combien gagne un céramiste ? D’où viennent les chiffres de cet article
Les données publiques sur les revenus des céramistes sont rares et anciennes. Deux sources sont citées ici. D’abord, le sondage du Blog du Bol (juillet 2023) : 56 céramistes de sa communauté ont répondu. La moitié déclare gagner moins de 500 € par mois, seulement deux plus de 1 500 €, et la moitié exerce aussi une autre activité. Ce n’est pas un échantillon représentatif de la profession.
Ensuite, l’enquête de la sociologue Flora Bajard : un questionnaire auprès de 218 céramistes d’art, portant sur leurs revenus de 2010. Le Blog du Bol en retient que 66 % d’entre eux gagnaient moins de 1 500 € par mois. Ces chiffres donnent un ordre de grandeur, pas une prévision de votre propre résultat.
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Les chiffres de la note ci-dessus sont préoccupants, mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire. Des céramistes réussissent à vivre de la poterie. Voici trois exemples cités dans l’épisode.
Amandine : plus de 2 000 € net par mois avec ses cours et ses pièces
Amandine dirige l’atelier de poterie Sésame, près d’Orléans. Entre la vente de ses cours et celle de ses pièces, qui pèse une part importante de son chiffre d’affaires, elle gagne plus de 2 000 € net par mois, davantage que dans son ancien métier de préparatrice en pharmacie. Elle travaille beaucoup, mais elle se dit bien plus épanouie. Elle prévoit même de réduire un peu son activité pour garder ses samedis en famille : après calcul, 2 000 € net lui suffisent largement pour vivre. Son parcours est à retrouver dans son interview.
Valérie : 60 % de son chiffre d’affaires grâce à la vente de ses créations
Valérie Radix, l’atelier vitalis, vit de son activité, et environ 60 % de son chiffre d’affaires vient de la vente de ses créations. Son objectif numéro un était de vendre ses pièces à des chefs étoilés. Elle raconte son parcours dans son interview.
Anne : jusqu’à 78 000 € de chiffre d’affaires sur une année
Anne Rouillé a elle-même vécu de la céramique avec son atelier-boutique d’Orléans, où elle donnait des cours et vendait ses pièces : jusqu’à 78 000 € de chiffre d’affaires sur sa dernière année. Elle reconnaît pourtant avoir fait beaucoup d’erreurs, comme des marges trop faibles sur ses cours à l’année, et pense qu’elle aurait pu vivre bien plus confortablement. L’idée du podcast est justement de partager ces erreurs au passage.
Anne connaît aussi beaucoup de céramistes qui gagnent le SMIC sans trop forcer, une fois leur rythme trouvé. Cela a parfois pris plusieurs années, faute de s’être structurées dès le départ. Chaque parcours est différent et aucun résultat n’est garanti, mais ces exemples déplacent la question : le sujet n’est plus de savoir si c’est possible, mais comment ces céramistes ont construit leur activité.
Ce que font différemment celles qui gagnent bien leur vie
Elles travaillent beaucoup, sans avoir l’impression de travailler
Le premier point commun est le moins glamour : ce sont des bosseuses. Lancer une entreprise, en céramique ou ailleurs, demande beaucoup d’énergie pour la faire décoller. Trois pots et trois photos sur Instagram ne suffisent pas à générer 2 000 € de revenus, et mieux vaut le savoir avant de se lancer.
Anne en parle d’expérience. À son atelier d’Orléans, elle donnait des cours, produisait, tenait la boutique et se rendait disponible le soir pour ses clientes, un peu comme dans la restauration. D’autres modèles existent pour gagner sa vie en céramique, mais tous demandent un vrai engagement.
La différence avec le salariat, c’est que ces heures ne pèsent pas de la même façon. Quand on fait ce qu’on aime, on ne voit pas le temps passer, et consacrer 20 ou 30 heures à son sujet n’est plus un problème.
Elles raisonnent en cheffes d’entreprise, pas seulement en passion
Deuxième point commun : elles ne partent pas de ce qu’elles ont envie de faire, mais de leurs chiffres. Amandine et Valérie savent ce qu’elles veulent, ont un plan et un rêve précis, s’y tiennent et ne partent pas dans tous les sens. Elles se fixent un objectif de revenu et se concentrent sur les actions qui en génèrent. Concrètement, elles regardent leurs marges, repèrent ce qui fonctionne et en font davantage.
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Anne et Christopher en relèvent trois, au fil de leurs échanges avec des personnes en reconversion. L’objectif n’est pas de noircir le tableau : ces erreurs sont courantes, Anne en a fait plusieurs elle-même, et elles se corrigent.
Première erreur : ne pas savoir combien vous voulez gagner
Quand ils demandent « combien voulez-vous gagner avec la céramique ? », la réponse est huit fois sur dix : « je ne sais pas ». La question peut sembler étrange. Il s’agit pourtant de chiffrer ce dont vous avez besoin pour vivre : vos factures, mais aussi vos loisirs, votre famille, vos projets. Sans ce chiffre, tout le reste reste flou : ce que vous vendez, à quel prix, en quelle quantité.
Parler d’argent reste un tabou en France, et cela bloque certaines céramistes, mal à l’aise avec l’idée de gagner de l’argent grâce à leur activité. Un prochain épisode du podcast est annoncé sur ces croyances.
Deuxième volet : la vision à trois ans minimum. Se dire « je verrai » est la meilleure manière de vivoter, même si la direction peut s’affiner en chemin. Dans trois ans, voulez-vous ouvrir un atelier de poterie sur rue dans votre ville ? Créer de belles collections ? Atteindre un niveau de revenu ? Vendre vos pièces à des chefs, comme Valérie ? Avoir une vision permet aussi de se corriger en route.
Beaucoup répondent qu’elles ne veulent pas se mettre la pression, et beaucoup viennent d’un métier qui les a épuisées : c’est compréhensible. Anne et Christopher proposent de voir les choses autrement : un objectif que vous choisissez n’est pas une pression subie, c’est un moteur. Ils constatent que sans objectif ni plan, le projet n’avance pas.
Deuxième erreur : ne pas avoir de plan et se disperser
Sans objectif, difficile de bâtir un plan d’action, et l’on se disperse. Dans ses notes, Anne a recensé jusqu’à 70 idées de choses à vendre en céramique, réparties en une dizaine de familles : la vente de pièces (vaisselle, décoration, commandes sur mesure), les cours et stages, les ateliers parents-enfants, la location d’espace en accès libre, le café-céramique, le moulage et l’impression 3D, les événements d’entreprise, la formation en ligne ou la formation professionnelle. Chacune est défendable. C’est justement le piège : une céramiste qui en lance dix à la fois n’est reconnue pour aucune.
L’atelier d’Anne était reconnu pour le tournage, et son chiffre d’affaires a augmenté pendant cinq ans grâce à cette prestation. La dernière année, elle a ajouté une activité supplémentaire : beaucoup d’énergie, plus de coûts, moins d’argent et plus de temps passé. Proposer davantage de choses pour mieux gagner sa vie est une croyance qui ralentit.
Pour passer de l’objectif au plan, partez des chiffres. Prenons un vase vendu 50 €. Pour 1 000 € de chiffre d’affaires, il faut 20 ventes par mois, soit 5 par semaine. Mais 1 000 € de chiffre d’affaires ne font pas 1 000 € de revenu : une fois les matières, l’électricité et les cotisations payées, Christopher compte globalement 2 000 € de chiffre d’affaires pour 1 000 € de revenu. Dans cet exemple, cela fait 40 vases par mois, soit 10 par semaine. C’est un ordre de grandeur, pas une règle : cela dépend de vos pièces, de vos prix et de votre statut.
Troisième erreur : ne pas calculer ses marges
Vendre ses créations ne suffit pas : encore faut-il savoir ce qu’il vous reste. Si vous faites 1 000 € de ventes pour 1 000 € de coûts, vous auriez mieux fait de rester chez vous. La majorité des personnes ne connaissent pas leurs marges, et sans elles, impossible de fixer le prix de vos poteries avec sérénité. Anne a fait cette erreur aussi.
Calculer ses marges en céramique n’est pas compliqué. Prenez un vase et une série de dix, puis comptez chaque étape : la matière que cela coûte et le temps que cela prend. Vous obtenez un coût matière et un coût horaire, puis la marge finale et le nombre de pièces à vendre pour en vivre. Il suffit d’une demi-heure et d’un tableau Excel. Christopher indique viser au minimum 30 % de marge : en dessous, c’est comme si vous ne gagniez rien.
Le calcul change aussi l’énergie. Une élève fabriquait ses pièces sans connaître ses marges ; en les calculant, elle a découvert plus de 50 %, voire 70 % de marge, et elle a su pourquoi elle les faisait. Une autre, qui réalise des prestations pour des entreprises, pensait ne pas gagner d’argent ; elle a constaté de très bonnes marges.
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Votre checklist pour savoir où vous allez
Voici la checklist proposée dans l’épisode. Prenez une feuille et répondez-y par écrit.
- Votre besoin de revenu. Prenez du recul sur un an, regardez vos relevés de compte et vos dépenses, puis notez ce que votre activité doit vous rapporter, aujourd’hui ou dans trois ans.
- Votre vision à trois ans. Qu’est-ce que vous voulez réaliser avec ce projet céramique ? Des cours, des collections, un atelier, un type de revenu : à vous de choisir ce qui vous motive. On sous-estime ce qu’on fait en trois ans et on surestime ce qu’on fait en un an.
- Votre rétro-planning. Partez de l’objectif à trois ans pour revenir à l’année, au trimestre, au mois, puis à la semaine. Si vous lisez ces lignes en octobre 2026 : que devez-vous atteindre d’ici le 31 décembre, puis par mois et par semaine ? Vous recommencez le 1er janvier.
- Votre plan de vente. Que vendre pour atteindre l’objectif ? Par exemple, avec un carnet de cours à 100 €, 10 clients font 1 000 € de chiffre d’affaires, soit 2,5 clients par semaine. Vérifiez ensuite vos coûts et vos marges pour savoir si le plan est viable.
Planifier chaque semaine vous donne 52 occasions par an de corriger la trajectoire, comme un voyage de Paris à New York où l’on ajuste le cap en route. Anne et Christopher font ce travail pour Clay Makers Academy : ils savent où ils vont, et disent que cela leur a changé la vie.
Un objectif, une vision, un plan, des marges
Alors, peut-on vivre de la céramique ? Oui, des céramistes le prouvent, à condition d’en faire un vrai projet d’entreprise, avec un objectif de revenu, une vision à trois ans, un plan et des marges calculées. Ce n’est pas une affaire de talent seul : c’est une méthode, qui vous permet de vivre de votre passion en sachant où vous allez.
Pour poursuivre, retrouvez le podcast « Vraiment vivre de la céramique », où Anne et Christopher se retrouvent tous les 15 jours, le samedi à 10 h. Pour recevoir le guide Liberté céramique book et rejoindre la communauté qui découvre les cours de poterie en ligne, cliquez ici pour recevoir le guide gratuit.
Et si un point reste flou, posez votre question en commentaire ci-dessous.
Sources et études à consulter
- Le Blog du Bol, « Le salaire du céramiste » (juillet 2023) : les résultats détaillés et les graphiques du sondage auprès de 56 céramistes.
- Flora Bajard, étude sur les revenus des céramistes (Cairn) : l’étude dont le Blog du Bol tire le chiffre de 66 % sous 1 500 € par mois.
- Flora Bajard, « L’artification inachevée de la céramique d’art en France » (HAL) : présentation de l’enquête par questionnaire auprès de 218 céramistes d’art.
- La Dame Jeanne, « Salaire d’un céramiste » (septembre 2023) : une méthode pour estimer le chiffre d’affaires mensuel à viser à partir de vos besoins. Les taux cités sont indicatifs : vérifiez ceux de votre statut.
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