Interview Valérie Beuslin : reconversion céramique et pièges de l’autodidacte
Si tu penses que tes blocages en céramique viennent d’un manque de talent, de technique ou de matériel, cette interview de Valérie Beuslin va probablement te bousculer.
Pendant plus de 30 minutes, Valérie raconte sans filtre ce que la terre lui a réellement appris :
- pourquoi l’isolement est l’erreur la plus coûteuse,
- pourquoi le tour est un maître impitoyable mais juste,
- pourquoi la vente et l’argent bloquent autant de céramistes,
- et pourquoi la terre attire autant pour des raisons bien plus profondes que la création d’objets.
Si tu es en reconversion, en questionnement, ou simplement en train de chercher du sens dans ta pratique, regarde cette interview jusqu’au bout.
Elle met des mots là où, souvent, on n’en a pas.
Où en savoir plus sur le parcours de Valérie ?
Son site web : www.valeriebeuslin.fr
Sa chaîne youtube : www.youtube.com/@valeriebeuslin
Table des matières
Introduction – Mise en contexte
0:00 – 1:50
La reconversion vers le métier de céramiste est avant tout un parcours d’apprentissage, avec ses hauts, ses bas et ses ajustements.
Et c’est précisément de cela dont nous allons parler dans cette vidéo avec Valérie Beuslin, qui a eu la gentillesse de nous partager son parcours avec la terre. Valérie est une artiste autodidacte, touche-à-tout, qui a exploré différentes facettes de la céramique au cours de son chemin.
Je l’ai découverte sur YouTube et j’ai été particulièrement touchée par la justesse de ses mots, par la sincérité avec laquelle elle partageait et échangeait autour de ses découvertes en céramique.
Je vous recommande vivement d’aller regarder sa chaîne. Valérie est aussi à l’origine du Chouillographe, un outil libre et gratuit de calcul de recettes d’émaux. Il permet notamment de calculer une formule à partir d’une recette, et une recette à partir d’une formule.
Nous voilà parties pour un échange sincère et sans filtre autour de la création, de l’isolement et du retour au métier de céramiste.
1. Le parcours avant la céramique
Question – Anne (1:50)
« Pour commencer, est-ce que tu peux nous raconter ce que tu faisais avant de rencontrer la terre et ce qui t’a donné envie de te diriger vers la céramique ? »
Réponse – Valérie (1:50 – 4:13)
Au départ, c’est quand même une vieille histoire, parce que toute petite j’ai fait de la poterie. Ça m’est revenu récemment et j’aimais déjà beaucoup ça. En fait, le contact avec la terre, c’est toujours quelque chose que j’ai aimé.
Et puis j’ai oublié, et puis je m’y suis remise comme ça, au hasard d’une rencontre. J’avais 35 ans, quelque chose comme ça, donc il y a plus de vingt ans maintenant. J’ai une formation très académique d’ingénieur en mécanique générale, donc il n’y a pas grand-chose à voir.
J’ai travaillé dans le monde de l’ingénierie, j’ai été enseignante pendant plus de dix ans. Alors que j’étais encore prof à La Réunion, j’ai rencontré une femme qui faisait de la sculpture, en fait du modelage, et c’est là que je suis revenue à la terre. Et en fait, la terre me fait du bien.
Elle me faisait du bien à l’époque, elle me fait du bien aujourd’hui, parce que je suis quelqu’un de très cérébrale. Je me suis remise assez récemment à la terre, et donc plus spécifiquement à la poterie, parce que jusque-là c’était plus la sculpture et le tournage.
En fait, ce qui me faisait rêver, et ce qui me fait toujours rêver avec la terre, c’est le calme que ça me procure. Ça fait redescendre l’énergie vers les pieds, vers les jambes, vers le ventre, vers le corps, vers le contact. C’est comme si la terre — enfin, ce n’est pas “comme si” — elle a un pouvoir apaisant et centreur.
Elle a aussi le pouvoir de m’obliger, ou d’obliger les gens comme moi en tout cas, à affronter certains de mes démons. Je l’ai vraiment senti sur moi.
Après un passage difficile, notamment avec le centrage — on en reparlera sûrement — ça m’apaise énormément.
2. Pourquoi le tournage ?
Question – Anne (4:13)
« Et pourquoi tu t’es dirigée vers le tournage ? »
Réponse – Valérie (4:13 – 6:15)
Justement, en fait, quand je faisais de la poterie, j’étais à l’école primaire. Il y avait un tour à pied dans l’atelier, et j’avais essayé. Je faisais des petits pots à parfum, des petits machins qui ne tournaient pas rond du tout. Mais j’avais déjà touché à ce truc-là.
Je pense qu’il y a une part de moi qui n’avait pas oublié que la sensation est vachement particulière, le tour. Il y a vraiment quelque chose qui se passe dans le contact avec la terre, dans le dialogue avec la terre. Il y a vraiment quelque chose qui se passe.
Et je crois que c’est ça que j’ai eu envie d’aller chercher. Je voyais aussi des images sur YouTube d’artisans, d’artistes : quand on voit les mains sur la terre, le truc se former, c’est magique. On a envie de faire pareil.
On a envie de faire pareil. Et puis, ça a l’air facile en plus. Alors forcément, c’est attirant.
En fait, c’est la sensation, l’idée que je me faisais de cette sensation de pouvoir former quelque chose et de voir une pièce prendre forme. Il y a vraiment un truc qui pousse, qui jaillit, comme une naissance un peu.
Oui. Et c’est une intuition : c’est là que j’avais besoin d’aller. Je crois que c’est ça qui m’a attirée vers le tour, plus qu’une idée précise de reconversion.
Moi, c’est vraiment une affaire de sensation et de besoin personnel pour me faire du bien, pour arrêter d’être un peu là-haut.
3. La réalité vs l’idéal imaginé
Question – Anne (6:15)
« Et du coup, ça s’est passé comme tu l’imaginais ? »
Réponse – Valérie (6:15 – 8:04)
C’est vrai que ça apaise l’esprit. On est obligé d’être concentré. Et du coup, est-ce que ça s’est passé comme je l’imaginais ? Non, pas du tout.
Comme je suis autodidacte dans pas mal de domaines, dont la sculpture, parce que j’ai surtout appris toute seule après cette rencontre, j’étais à peu près convaincue que j’allais y arriver facilement.
Non, je n’y suis pas arrivée facilement. Du tout. J’ai essuyé des plâtres, j’ai eu pas mal de difficultés.
Je pense que c’est aussi lié à mon profil : trop d’impatience, trop d’exigence. Très vite énervée, en colère. Je supporte peu la frustration.
Et là, la terre est un excellent maître pour ça, surtout le tour. Parce qu’en sculpture, on peut faire des trucs un peu n’importe lesquels, en fait.
Il y a de la frustration, à moins qu’on veuille faire un visage réaliste et qu’on voie que c’est tordu. Là, on voit bien que ça ne marche pas. Mais dès qu’on va dans plus d’abstractions, dans des choses plus imagées, on a un peu tous les droits.
Donc on peut éviter l’échec assez facilement, ce qui n’est pas le cas avec le tour. Le tour est impitoyable.
Voilà : l’impatience, le manque de résistance à la frustration, l’exigence, la volonté de perfection tout de suite, le fait de ne pas supporter que ça prenne du temps.
Et donc, excellent apprentissage. Ça ne s’est pas du tout passé comme je l’avais imaginé. Et heureusement.
4. Ce que la terre enseigne sur soi
Question – Anne (relance, 8:04)
« Pourquoi heureusement ? »
Réponse – Valérie (8:04 – 11:24)
Parce que tu apprends des choses que tu ne pensais pas apprendre sur le chemin. Oui, ça m’a confrontée énormément.
La terre, ça me fait penser à un maître qui supporte tes colères, qui supporte d’être projetée contre le mur, qui supporte qu’on l’écrase sur le tour, qu’on dise “plus jamais, ça fait chier”, tout ça.
Et elle est toujours là, patiemment. Et puis on recommence, et elle ne se lasse jamais. Tant que toi, tu n’as pas changé, ça sera toujours ton résultat.
Ça nous met face à nous-mêmes, vraiment. Et en plus, toute seule, j’ai mis deux ans à réussir à centrer ma terre.
Alors pas deux ans à temps plein, mais deux ans parce que j’essayais pendant deux semaines, et puis parfois j’y arrivais, mais je ne savais pas pourquoi. Et je voulais quand même faire des objets.
Je faisais donc des objets que je rattrapais un peu comme je pouvais au tournassage. Mais c’était frustrant, parce que je ne maîtrisais pas du tout mes gestes. Et donc, j’abandonnais.
Puis, trois mois après, je recommençais, et ainsi de suite. En plus, avec un tour artisanal qui ne tournait pas super rond, ça n’aidait pas. Mais oui, j’ai mis deux ans à y arriver.
En regardant des vidéos YouTube. Quand on regarde des cours sur YouTube, les personnes qui montrent le centrage y arrivent bien. Mais ça ne pointe pas là où, toi, tu n’y arrives pas.
Seule avec soi-même, si on a le temps, ça va. Peut-être que certaines personnes y arrivent très facilement, je ne sais pas. Mais ce que j’ai trouvé fabuleux, c’est comment le corps apprend.
Même si on n’y arrive pas, même si c’est long, même si ça rate, même si on n’arrive que par hasard, je crois que le corps apprend, même si on ne s’en rend pas compte.
Au bout d’un moment, il enregistre certaines choses, certaines réussites, certaines postures qui fonctionnent.
Et quand il a trouvé le truc, ça reste. Ça s’imprime.
Même après une période où je tournais régulièrement, où j’arrivais à centrer ma terre, j’ai ensuite arrêté longtemps. Longtemps, c’est deux ans sans toucher le tour.
Quand je m’y suis remise, je savais toujours centrer. Le corps avait mémorisé. Ça m’a vachement impressionnée et rassurée en même temps.
Il y a des acquis. Au bout d’un moment, il y a quelque chose qui reste. Moi, je fais aussi de la musique, et la mémoire du corps est vraiment impressionnante.
Il y a un lien qui se fait, dans le fait de lâcher un peu ce qui se passe dans la tête et d’autoriser le corps à prendre la main, à sentir la terre.
5. Le corps, l’énergie et le centrage
Question – Anne (interaction pédagogique, 12:08 – 13:26)
Échange autour de l’ancrage, du corps, des pieds et des bras.
Réponse – Valérie (12:08 – 14:23)
J’aime bien travailler en fermant les yeux. C’est vrai que moins on est dans le mental, mieux ça se passe.
Oui, c’est sûr que c’est un bon exercice. J’ai appris à barrer un bateau en fermant les yeux pour sentir les mouvements du bateau, et là c’est pareil. C’est la même chose.
Je parle dans tous les sens, je suis désolée. Par rapport à la posture, justement, je parlais du mental. Quand on est beaucoup dans le mental, toute l’énergie est dans les épaules, dans le haut du corps.
On est en force, comme ça. Et ça ne marche pas. Ça ne marche pas du tout, en fait.
Je me suis remise au tour il y a deux semaines. Ah là, bonne nouvelle, j’y arrive toujours, c’est cool. Et quand je sens que je ne suis pas à l’aise, vraiment pas à l’aise, le réflexe c’est de repenser au corps, à l’assise, aux pieds.
Et là, ça repart bien. Faire descendre l’énergie. Repenser à l’ancrage dans les pieds, c’est vraiment important.
C’est vrai que toi, tu dis souvent à tes élèves de faire l’ancrage dans les bras, avec l’appui sur la bassine. Mais les pieds aussi, c’est vrai, ça aide.
Moi, là où ça m’aide vraiment, c’est le ventre et les pieds. Je me remets à cet endroit-là et immédiatement, le travail se refait.
Je reprends la maîtrise de mon geste. C’est vraiment une histoire d’énergie qui voyage. Dès que ça voyage trop vers le haut, ça ne marche pas.
La terre m’informe. Elle me dit : attention, tu es là-haut, il faut redescendre. Et je redescends.
Et en fait, ça améliore la qualité de vie. C’est un truc de fou. Vraiment. C’est une conversation, une histoire de contact, de sensation et de centrage sur soi.
Avec la terre, grâce à la terre. La terre m’aide à me centrer, me centrer aide la terre. C’est un aller-retour.
Et je peux passer des heures sur le tour sans me fatiguer, pratiquement, parce que l’énergie est au bon endroit.
6. Transmission et mise en mots (YouTube)
Question – Anne (14:23)
« Tu as documenté sur YouTube un petit peu ce que tu découvrais sur le tour. »
Réponse – Valérie (14:23 – 15:49)
Oui, j’ai parlé notamment, pour moi, dans la vidéo sur le centrage. J’y fais le lien entre ce qui se passe là-haut, ce qu’on veut, et pourquoi ça rate. Je l’ai trouvée super, cette vidéo.
Je trouvais que tu mettais vraiment les bons mots, des mots assez précis, sur ce qui se passe réellement au moment du centrage. C’était super intéressant.
Cool. J’ai pas mal de retours sur cette vidéo, justement, notamment de personnes qui sont aussi très dans le mental.
Moi, je me suis retrouvée là-dedans. Je trouvais que le fait d’avoir des mots bien précis permettait aussi de débloquer des choses, de mieux comprendre ce qu’on vivait. Parce que parfois, tu vis quelque chose, mais tu ne sais pas vraiment comment l’exprimer.
Avec des mots justes, décortiqués, c’était très parlant. J’ai bien aimé.
C’est chouette, ça. Et c’est aussi pour ça que je t’ai invitée aujourd’hui : pour que je puisse faire bénéficier d’autres personnes de ces mots justes. Je ne sais pas quelles sont les motivations…
7. Pourquoi les gens vont vers la terre
Question – Anne (15:49 – 16:12)
« Je ne sais pas quelles sont les motivations… »
Réponse – Valérie (16:12 – 18:23)
Généralement, les personnes qui se mettent à la terre… Comme j’ai croisé pas mal de monde, notamment quand je faisais mon atelier de sculpture, pour beaucoup il y avait un besoin d’apaisement, et un besoin de retour à la matière, et à une certaine temporalité.
La terre, on en parlait tout à l’heure, elle ne se lasse jamais. En même temps, elle pardonne beaucoup d’erreurs. On peut beaucoup retourner en arrière.
C’est vrai que c’est une question que je me suis beaucoup posée, celle des motivations. Même mes propres motivations, je ne saurais pas vraiment les exprimer. Qu’est-ce qui m’a vraiment poussée vers la terre ? Je ne saurais même pas le dire. C’est fou.
Ce que j’ai remarqué, avec les personnes que j’ai pu accueillir dans mon atelier, c’est que la terre libère énormément de choses, émotionnellement.
Tu vois, en électricité, il y a une prise de terre. La terre absorbe énormément de choses. Elle absorbe et elle met en mouvement énormément de choses, au niveau psychique, au niveau émotionnel.
C’est une réalité, je l’ai constatée. Je l’ai constatée aussi avec des personnes que j’ai accueillies dans mon atelier, qui avaient des troubles psychiques vraiment lourds, envoyées par l’hôpital de jour, là où j’habitais.
Ces personnes venaient à l’atelier et elles parlaient énormément, avec un calme, une douceur, que cette matière leur permettait de toucher.
C’est un révélateur de plein de choses. Et en même temps, c’est un catalyseur au niveau de la mise en mouvement émotionnelle, sans violence, avec beaucoup de douceur. Il y a donc quelque chose de profondément émotionnel.
En ce qui me concerne, c’est vrai. Et pour les personnes que j’ai rencontrées dans ce domaine-là, c’était vrai aussi. Il y a également, je pense, un besoin de retour à la matière et à des réalités terrestres, c’est le cas de le dire.
8. Le temps long et la temporalité
Question – Anne (relance implicite, 18:23 – 21:09)
Réponse – Valérie (18:23 – 21:36)
C’est un peu un cliché, mais c’est vrai que l’information aujourd’hui, c’est du délire complet. Ça déconnecte totalement. Plus on est connecté, moins on est connecté au réseau, moins on est connecté à la terre, et on se fait vraiment du mal.
Quand je fais du centrage, j’éteins la musique, j’éteins la radio, j’éteins tout. Il n’y a pas de bruit. Il y a ce retour au silence, au toucher, et à la temporalité de la terre, qui n’est pas une matière de l’immédiat.
Il faut attendre. On fait un objet, il faut attendre qu’il durcisse un peu, qu’il soit à consistance cuir. Puis on fait ci, puis on fait ça. Ensuite, il faut laisser sécher. Et après encore attendre. La cuisson des gourdes, c’est long.
C’est long, et on ne s’en rend pas compte tant qu’on ne l’a pas fait. Et ça me fait penser à une expérience que j’ai faite en 2014.
Je suis partie marcher seule sur les chemins avec mon sac. J’ai marché pendant vingt-huit jours, à peu près. J’avais ma tente, je dormais dans les prés. Solitude et marche. J’ai parcouru pas mal de kilomètres.
Puis à un moment, je me suis dit : bon, c’est bon, stop. On était vers le 25 octobre. J’ai appelé mon mari et je lui ai dit : je suis à Dax, est-ce que tu peux venir me chercher ? J’ai pris le train un peu après.
Il est venu me chercher à Saintes et je suis rentrée chez moi en deux heures. Et là, au niveau de la temporalité, c’est un peu la même chose.
Quand tu marches à pied sur la planète, tu te rends compte du temps qu’il faut pour faire vingt kilomètres. Vingt kilomètres, c’est presque une journée de marche.
Là, tu es à Dubaï. Moi, je suis dans les Deux-Sèvres. On discute comme si on était dans la même pièce. On est complètement déconnectés du plancher.
Si on voulait se rencontrer et aller à pied l’une vers l’autre, il nous faudrait six mois. Ce ne serait pas la même saveur de la rencontre. Ce serait complètement différent.
La terre nous ramène à la réalité de la Terre. Tout simplement. On est des humains, on est sur Terre.
La réalité de notre biologie et de notre matière ne peut pas s’affranchir du temps. Ce n’est pas vrai. Ça remet un rythme plus cohérent avec ce que nous sommes, d’un point de vue de la matière.
Et je pense que c’est pour ça que ça fait tellement bien. Et c’est pour ça que tant de personnes sont attirées par la terre : par un besoin biologique, un besoin émotionnel, un besoin de réalignement biologique.
9. Loisirs ou métier ?
Question – Anne (22:10)
« Et toi, t’es allée vers la terre pour te faire du bien et pour le loisir ou pour devenir artisan ? »
Réponse – Valérie (22:10 – 23:17)
À la base, c’était artiste. Artiste, oui, sculpture. Je voulais vivre ma vie d’artiste.
C’était vraiment ça. Et je me suis complètement plantée, parce que je n’avais pas idée de ce que c’était. J’idéalisais complètement le truc.
C’était le flot permanent, la fièvre créatrice. Tu vois, oui, voilà : je crée. Et en fait, il y a des moments de grâce, oui, mais ils arrivent parce que le travail est quotidien, parce qu’il y a des contraintes qu’on doit s’imposer soi-même.
Le travail, la régularité, la répétition — on peut en reparler de la répétition — et toutes ces choses qui font que les moments de grâce peuvent arriver.
Et comme j’en étais encore à « tout, tout de suite », « je suis un génie, j’arrive », je me suis complètement plantée. Je n’ai pas du tout fait ce qu’il fallait pour que ça marche non plus.
10. Ce qui a manqué pour que ça marche
Question – Anne (23:17)
« D’accord, qu’est-ce que tu n’as pas fait ? »
Réponse – Valérie (23:17 – 24:12)
Je ne savais pas quoi faire. J’ai fait quelques expos quand même, mais ma constance étant ce qu’elle est, je n’ai pas suivi assez le fil pour que ça prenne vraiment.
Je n’avais pas compris que j’avais besoin de m’entourer d’autres personnes.
Je restais totalement dans l’isolement. Je n’ai pas voulu écouter, je n’ai pas voulu aller chercher de conseils chez les gens qui savent, par pur orgueil.
Je suis restée toute seule, avec mes sculptures. Et c’est tout. Voilà. Ça, je crois que c’est la plus grosse erreur chez moi.
11. Les réalités du métier de céramiste
Question – Anne (24:44)
« Quelle réalité, par exemple ? »
Réponse – Valérie (24:44 – 27:51)
Il y a des réalités, que ce soit pour les artisans ou les artistes, que d’autres connaissent et qu’on ne peut pas deviner. À moins d’avoir dix ans devant soi pour essuyer des plâtres et assez de persévérance pour continuer quand même, on n’y arrive pas. C’est ce que je crois.
Par exemple : comment je fais pour me faire connaître ? Comment je fais pour vendre mes pièces ? Est-ce que je peux m’auto-déclarer potière, artisan potier, ou je ne sais quoi, sans aucune certification, sans aucune référence ? Tu peux. Je peux ? Oui. Ah, ça c’est cool.
Par où je commence dans l’apprentissage du métier ? Bon, ok, j’ai appris à centrer, j’arrive à centrer, j’arrive à faire des objets.
La répétabilité, ça dépend de ce que je fais, forcément. Mais pour moi, vendre des objets, si je veux être artisan potier, je fais des marchés de potiers. Je fais des pichets, des bols, des tasses, des choses comme ça, de l’alimentaire.
Je suis quand même obligée, à mon sens, de savoir faire des bols à peu près pareils. À peu près, oui.
Et ça, c’est un vrai questionnement, parce qu’on est conditionnés à avoir des pièces exactement pareilles. On est habitués aux poteries, aux pièces manufacturées, faites dans des moules.
Même des potiers qui tournent de manière à peu près similaire, ça peut déjà être compliqué pour certaines personnes, parce qu’on n’a pas une éducation à l’artisanat très poussée. Il y a ce truc : il faut que tout soit parfait, tout identique.
Il faut s’éduquer, s’ouvrir l’esprit. C’est long.
Pour moi, ça a été un parcours, d’admettre qu’il n’y a pas besoin que les pièces soient identiques. Alors ça dépend aussi de ce qu’on met dans l’identique.
Même quelques millimètres. Au début, j’étais vraiment dans « il faut que ce soit tout pareil ». Je gardais très peu de pièces, parce que je voulais qu’elles soient toutes pareilles.
J’avais intégré inconsciemment que c’était ça, des belles pièces. Et ça fait partie des écueils, des pièges, dans lesquels je suis tombée à quatre pattes.
À me rendre folle. « Ah non, là, le bord est un peu plus épais sur celle-là. »
J’ai une caisse de tasses que j’avais mises au rebut. J’ai rangé mon atelier. Et là, puisque je m’y suis remise, je les ai ressorties.
Elles sont très bien, ces tasses. Mais vraiment. Il y avait une perte totale des réalités.
12. L’isolement comme racine des erreurs
Question – Anne (relance, 27:51 – 28:03)
Réponse – Valérie (27:51 – 29:57)
Et donc, ça revient encore à l’isolement. Je pense que l’isolement est, en fait, à la racine de tous les pièges dans lesquels je suis tombée. Ne pas prendre l’info chez les autres, ne jamais aller voir ce que font les autres.
Faites ça, si vous voulez vous planquer : n’allez jamais voir ce que font les autres.
Et puis il y a la commercialisation. J’avais lancé un site internet. Vouloir tout faire seule. J’ai fait mon site.
Je me suis complètement débrouillée et j’ai commencé à vendre, d’abord à une sphère d’amis.
Et puis, terminé. Une fois que j’avais vendu quelques pièces comme ça, j’ai arrêté. C’est un fonctionnement par à-coups.
Devoir me faire violence pour l’aspect commercialisation, parce que je n’aime pas ça… je n’aime pas ça, quoi. Pour moi, la vente, c’est compliqué.
Je me suis vraiment fait violence pour aller sur les marchés. Mais c’est vrai que, quand je discute avec des céramistes en devenir, la vente, c’est dur. Est-ce que c’est français ? Je ne sais pas.
Il y a un rapport à l’argent qui est vachement particulier dans notre culture. J’ai fait une formation en psychothérapie et en hypnose, et le même problème se posait.
C’est-à-dire qu’on peut, humainement et d’un point de vue technique, être vraiment à la bonne place, se sentir légitime, etc. Mais quand il s’agit de vendre des prestations, il y a un pas à franchir.
Oui, il y a un blocage psychologique.
Même chez beaucoup d’entrepreneurs, chez beaucoup de personnes qui veulent vendre des produits ou des services, il y a un cap à passer. J’ai l’impression que c’est culturel.
Qu’est ce que tu recherches maintenant ?
